Le Sri Lanka

UN LONG COURRIER :
Le Sri-Lanka en cinq lieux (et une petite révolution personnelle)

Cover Sri Lanla Kandy Elisabeth Debourse

Episode 1

Kandy, la jungle amazonienne et la spontanéité

Le gros sac rouge sur le tapis roulant, là, c’est le mien. Il est près de cinq heures du matin et il visite le terminal des arrivées de l’aéroport sur une chenille noire. Je l’empoigne fermement, le met sur mon dos. Pas comme une carapace, non. C’est littéralement “mon bagage”. À l’intérieur se trouvent les seuls objets – quelques tenues, des articles d’hygiène, deux bouquins – que j’ai choisi d’emmener avec moi, dans un pays qui ne rencontrera jamais celle que je suis à Bruxelles: une emmerdeuse revendiquée, une acharnée du boulot avec une fâcheuse tendance à ne pas savoir se mettre de limites, une éternelle insatisfaite, une amie anxieuse. Ne vous méprenez pas, j’aime ces fragments de ma personnalité: c’est mon empreinte sur ce qui m’entoure. Mais dans ce hall blafard de Colombo, l’excroissance urbaine principale du Sri-Lanka, c’est comme si on avait retourné un tableau blanc. Les traits sont toujours là, mais invisibles: il n’y a rien ni personne à emmerder, pas de boulot à abattre, personne à satisfaire. Juste une poignée d’amies de longue date avec qui partager une aventure. Les portes de l’aéroport passées, les taximen s’agitent sous la chaleur déjà impressionnante. Ils cajolent les touristes de sourires avenants et intéressés. Quelques gouttes de sueurs perlent sous mon t-shirt. Le ciel s’éclaircit, la nuit s’efface en quelques traces rosées. J’inspire fermement. C’est mon truc à moi pour saisir le moment. Ainsi comprimé dans ma cage thoracique, il ne peut s’échapper.

Quelques heures plus tard, après un long trajet cahoteux en taxi, nous débarquons dans un hôtel qui surplombe une forêt. Nous avons fui la capitale aussitôt arrivées. Avec Gaëlle, Odile et Sybille, elle nous impressionne un peu. On reviendra se mêler à sa cohue, à ses tours modernes et à ses artères bouchées plus tard. Pour l’heure, direction Kandy. Assise à la table du petit déjeuner, je me détends. C’est donc ici que tout commence. Aussi loin que mon regard porte, des arbres, gigantesques. Des touffes de verdure, dans toutes les nuances de vert. Après deux mois à regarder mon écran d’ordinateur dans une rédaction, le tableau me fait sourire au-dessus de ma tartine grillée. Et ça tient juste à ça: pouvoir porter son regard au loin. Pas juste pour attraper un tram, pour tenter d’apercevoir le claviériste à un concert ou pour faire rapidement le tour d’un magasin, avant de décider que décidément, il y a vraiment trop de monde. Une forêt dense qui s’étend à perte de vue. J’entends presque la quiétude du fleuve Amazone qui serpenterait au milieu des arbres. C’est donc comme ça, le Sri-Lanka? J’ai alors en tête un certain cliché indien: l’agitation, des tonnes de couleurs différentes, un paysage terreux… Je suis désarçonnée, mais c’est terrible de beauté, alors je passe l’éponge.

Kandy, Sri Lanla par Elisabeth Debourse
Kandy, Sri Lanla par Elisabeth Debourse
Kandy, Sri Lanla par Elisabeth Debourse

Kandy est l’ancienne capitale royale du pays. Quand on descend l’étroite route qui longe notre toit pour la nuit, la ville inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO bourdonne. Le tumulte de la cité est impressionnant, quoique bien moins agressif que celui de la capitale. Des bus qui déboîtent sans prévenir, des tuk-tuks qui se faufilent dangereusement partout, des singes hystériques et des robes qui virevoltent sur les trottoirs macadamisés. Des toiles oranges, celles des moines bouddhistes – la ville abrite le Temple de la Dent, dans lequel se trouve une relique de dent de Bouddha -, des étoffes blanches et d’autres bariolées de couleurs. Tout se bouscule et en une journée, nous avons vu un nombre absurde de lieux culturels et historiques, gavé nos estomacs de piments dans le rade le plus crasseux et le plus sympathique du coin et été la proie des flashes des sri-lankais au jardin botanique. La nuit tombe tandis qu’une cérémonie commence au temple, et ce qui ressemble à des appels à la prière résonnent dans toute la ville. Dans leurs habits immaculés, les Sri-lankais dévots font patiemment la file pour déposer leurs offrandes fleuries. Pour l’instant, ils n’ont qu’un seul visage pour moi. Il faut dire que nous n’avons pas beaucoup interagis jusqu’ici. Quelques touristes – dont notre petit groupe – regardent la scène, déambulent, prennent des photos. J’avoue ne pas trop me sentir à ma place, ne pas vraiment comprendre ces gestes rituels. Épuisées et affamées, nous nous éclipsons.

Il fait trop noir pour rentrer à pied sur une route escarpée où les tuk-tuks se croisent à toute vitesse. L’une des voiturettes nous emmène donc à notre hôtel. On est un peu serrées, à quatre sur la minuscule banquette arrière et je monte à l’avant. “You want to drive?“, me demande le chauffeur ventripotent, goguenard. Me voilà derrière le guidon, un pied sur l’accélérateur, à conduire l’un de ces “bolides” sri-lankais. Notre conducteur a l’air plutôt heureux de cette promiscuité. Je m’en fous, je conduis un tuk-tuk! Le véhicule vibre, fait des embardées, répond paresseusement à mes ordres. Cet étrange moment me fait plus que sourire, cette fois. On se marre, un peu euphoriques, la Elisabeth bruxelloise et celle assise sur le siège en faux cuir. T’étais où, la spontanéité ces derniers mois, quand je bûchais sur mon mémoire, procrastinais devant un article, écartais autant que possible l’avenir de mes pensées? Ca fait du bien de te recroiser, ma vieille.

Kandy, Sri Lanla par Elisabeth Debourse
Sri Lanka Sigiriya Elisabeth Debourse

Episode 2

Sigiriya, la lune et les connexions

Deux jours plus tôt, les roues de nos vélos laissaient une empreinte en filigrane sur la piste rouge, tandis que nos éclats de voix se perdaient dans le vent poussiéreux. Nous étions alors à Polonnaruwa, petite ville sans grand intérêt si ce n’est un gigantesque site archéologique pour le coup carrément digne d’intérêt. Passée l’épouvante d’une rencontre avec un membre de la famille des varanidae – une monstruosité charbonneuse mi-reptile, mi-chien -, le déséquilibre d’une bourrasque d’embruns le long du Bendiwena et un combat à mort d’iguanes sanguinolents, nous entrons dans la cité ancienne. Patrimoine mondial de l’UNESCO, ex-capitale royale sous Vijayabahu 1er et, accessoirement, l’un des décors du clip de Save a Prayer de Duran Duran. Rien que ça. Les visiteurs, principalement des Sri-Lankais, sont tous drapés de blanc et vus d’en haut, ne sont que des petits points en mouvement sur une carte ocre et verte.

On se déchausse pour fouler les pierres ancestrales et les gravillons nous vrillent la plante des pieds, peu habitués à se balader nus. Au détour d’un monument, deux grands gars, blancs, fait suffisamment rare ces derniers jours pour qu’on leur jette un coup d’oeil à la dérobée, façon sri-lankaise. C’est qu’on s’habitue vite à se faire dévisager dans les bus locaux par les hommes et à empocher les sourires timides féminins, comme une confidence qu’on s’échangerait sans un mot. Je tends l’oreille. Ils ne parlent ni français, ni anglais, ni italien, ni espagnol ensemble, bref, aucune langue qui tisserait un lien, même ténu, entre nous. C’est étrange, mais sur le moment, j’ai du mal à imaginer devoir jeter un autre pont pour me rapprocher d’une autre culture. Et puis au fond, pourquoi faudrait-il à tout prix se lier d’amitié avec les seuls blancs croisés? Comme si le simple fait d’être caucasiens devait nous rapprocher…

Nous échangeons tout de même quelques mots, plus tard dans l’après-midi, alors que le soleil commence à tirer sa royale révérence sur les ruines de la cité ancienne. Il s’avère que, par une drôle de coïncidence, nous logeons cette nuit-là dans la même petite guesthouse, où nous enfreindrons avec un plaisir à peine contenu les premières règles d’or de l’Occidental en Asie: ne pas caresser les chiens et ne pas boire de jus de fruit frais. Merde, ces clébards sont bourrés de puces mais adorables et je n’ai jamais mangé de fruits qui avaient autant de goût. Nous échangeons quelques cuillerées de notre second kottu roti de la journée et partageons une bière – nous ne nous en doutons alors naïvement pas, mais notre hôte enfreint ce soir une règle, puisqu’on ne peut servir d’alcool les soirs de Poya, une fête bouddhiste en lien avec la pleine lune. Je me lie très rapidement avec Jure – dont on prononce le prénom “Youra” – un grand Slovène, musicien, drôle et avec lequel on abandonnera vite les “small talks” pour se raconter nos vies respectives, nos envies et nos faiblesses. Andrej est quant à lui l’un de ces grands timides cachés dans l’ombre de leurs amis plus extravertis. Toujours est-il que j’ai rarement rencontré une personne aussi prévenante et hilarante que lui et c’est ce grand ours qui, des mois plus tard, me sortira de mes “morning blues”, alors que je chercherai un emploi. Ce soir-là, alors que les filles vont se coucher au compte-goutte, nous continuons à discuter sous l’ampoule jaune de la terrasse, dévorés par les moustiques.

Elisabeth Debourse Sri Lank Sigirya
Elisabeth Debourse Sri Lank Sigirya
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Elisabeth Debourse Sri Lanka Sigirya

Le lendemain, nous quittons la petite ville brûlante pour Habarana, à quelques kilomètres au nord-ouest. Le village est idéalement situé pour visiter ce que l’on appelle le “triangle d’or”, un amas de joyaux culturel dans le Nord du Sri-Lankais. Parmi nos projets de visite: Sigiriya, le rocher du lion, citadelle ou palais dans les nuages, dont il ne reste presque qu’un roc monumental. Le hic, la visite coûte un bras, au vu du coût de la vie au Sri-Lanka, auquel nous avons vite fait de nous habituer. Le groupe se sépare donc en deux expéditions, l’une pour le monument “officiel”, l’autre pour son jumeau moins glorieux, situé à à peine quelque kilomètres. Je fais partie de la plus abordable, avec Sybille, Andrej et Jure. Après une escalade moyennement éprouvante vu le soleil qui cogne, nous sommes enfin à quelques mètres du sommet. On contourne un rocher-gardien, se glisse dans l’interstice d’un autre et enfin, le voilà. Le pic est en réalité une gigantesque étendue plate, lunaire. Au centre, un ilot de broussailles, quelques arbres secs. Et nous, juste nous, seuls au monde. Les rafales de vent bienvenues caressent, alors qu’elles devraient fouetter, tout en nous dispersant sur l’étendue rocailleuse.

À 200 mètres de moi, Andrej est assis, dans une posture qui ne va pas sans rappeler Buddha lui-même. Plus loin, Jure est debout, face au vent, parcourant l’étendue verte trouée de bleu qui s’étend à nos pieds. Derrière moi, Sybille porte un masque serein, le corps chargé et détendu à la fois. J’ai l’impression de ressentir leurs émotions, comme un courant électrique passerait de l’un à l’autre, invisible. Au-delà de cette connexion, la paix. La paix, le vent et nous quatre. Me revient de façon diffuse à l’esprit une pensée, implicitement égoïste, peut-être citadine, en tout cas personnelle, fruit d’un parcours singulier. “Je n’ai pas vraiment besoin de nouveaux amis, j’en ai assez“. Assez de dîners à programmer, de verres à caser, de potes à fêter, de blues à animer, de rires-aux-larmes à partager, de projets dingues à monter… La blague. Je n’aurais pas voulu être en haut de rocher qui a vu naitre le monde avec d’autres personnes que ces trois-là. Je connais deux d’entre elles depuis quelques heures à peine.

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Episode 3

Trincomalee, la martinique et le repos

Sept heures. Sonnerie stridente. Les yeux fermés, mon horloge interne me crie que quelque chose cloche. Sursaut, vérification, effroi: il est bien sept heures, j’ai donc loupé mon réveil, une demi-heure plus tôt. Je m’agace, je m’énerve, c’est ma spécialité: je sais me lever en un clin d’œil et faire affluer un nombre impressionnant d’émotions avant d’avoir posé le pied par terre. Douche. Délit de sale gueule dans le miroir de la salle de bain. Je maugrée. Pas de petit déjeuner, puisqu’on a finit la bouteille de lait hier, dimanche. Je m’habille, ramasse les tas d’habits sur le sol, les fourre dans un sac. C’est sûr, je vais rater mon train et la stagiaire va attendre dehors et je n’aurai toujours rien avalé et je suis fatiguée. Où sont ces putains de pompes? Me revient à l’esprit qu’un couple d’amis a passé la nuit dans le salon. Merde. Tant pis. Branle-bas de combat, deux personnes cherchent avec moi cette maudite seconde basket, qu’on finit par déterrer de dessous du matelas de fortune. Mon casque ne rentre pas dans sa housse et j’ai envie de le balancer au travers de la pièce. D’ailleurs, c’est ce que je fais, mais trop attachée à l’objet, je le fais atterrir sur le lit. Le geste est ridicule. Désormais, je suis chargée de frustration et ridicule. Je peste à voix basse sur celui qui attend patiemment que je lui dise au revoir. Merde, merde, merde, mon train. Pas d’aurevoir, je ferme la porte sur un ultime “j’en ai marre!” adolescent. Je regrette immédiatement mon geste, mais je n’ai pas le temps de réparer l’erreur. Plus tard, pour ne pas être en retard. Sur le chemin de la gare, la boulangerie est fermée. Dans le tram je trébuche sur des jambes mal rangées. Bouscule un sac. On crie au dehors. Escalators lents et encombrés. Gamin dans le chemin. Regards mauvais. Je m’écroule dans le train, épuisée. La journée ne fait que commencer.

Le quotidien. J’essaye de me dire, comme un mantra chaque matin, qu’il ne tient qu’à moi que cette journée soit bonne. Parfois, ça fonctionne, mais pour l’heure, j’ai envie de me prélasser dans ma mauvaise humeur. À Trincomalee, quelques mois plus tôt, l’enfer ce n’était ni moi, ni les autres. À vrai dire, ça ressemblait un peu au paradis. Un paradis de cartes postales à l’ancienne : une plage de sable fin immaculé, parcourue de minuscules crabes inoffensifs et des vaguelettes qui me lèchaient les orteils.

TRINCOMALEE - LA MARTINIQUE ET LE REPOS Elisabeth Debourse

Ici aussi, il est sept heures du matin. Je me suis levée tôt par plaisir. Pour l’instant solitaire, déjà chaleureux, au creux d’une plage étrangère. J’ai un magazine à la main, comme le font les gens en vacances, mais aucune intention de le lire. C’est pour le principe. Aujourd’hui, je n’ai rien de mieux à faire que d’incruster mes doigts de pieds dans le sable mouillé. Un chien passe. Les palmiers étirent leur ombre. Les barques clapotent paresseusement. Nous avons engloutis les villes et les visites à un rythme effréné ces derniers jours, dans une effervescence presque euphorique. Trincomalee, ce sont nos vacances dans les vacances. Une absurdité contemporaine, j’en conviens. Nous y avons retrouvé “nos” slovènes sous la pluie, avec rien d’autre à faire que regarder l’orage se déchaîner au-dehors de notre cahute en bois sur pilotis, bouquiner, discuter, laper des Lion à la taille démesurée. J’apprends à me reposer. A prendre mon bien en patience.

Adam's Peak, Nuwara Eliyia, Sri Lanka, Elisabeth Debourse, Everest, hiking, climbing

Episode 4

Adam’s peak, l’Everest et le depassement de soi

Adam's peak, Sri Lanka, Elisabeth Debourse

Nuwara Eliyia, brumeuse et mystérieuse, a l’accent colon. Un temps anglais, froid et humide, des reliques en forme de cabines rouges et des plantations de thé qui s’étirent à perte de vue. Elle est belle sous son voile blanc, moins farouche qu’il n’y paraît.

Nous sommes perchés dans les hauteurs du Sri-Lanka avec l’ambition de monter encore plus haut. À une hauteur biblique, puisqu’en cette fin de matinée, nous sommes en route pour grimper Adam’s Peak: la montagne sur laquelle aurait débarqué Adam après avoir été bouté hors du paradis, d’après l’une des nombreuses légendes locales.

C’est un lieu de pèlerinage pour les bouddhistes, les hindous shivaïtes et les musulmans du pays, qui caracolent vers son sommet en enfilades infinies. Pour l’heure, les chemins sont déserts, ce n’est pas la saison. Au pied du mont, le soleil tape dur et nous avons bon espoir d’atteindre un sommet dégagé, d’ici trois heures. Une allée dallée bordée de cabanons en taule colorée marque le début de la marche et déjà le groupe se scinde en deux. Jure et moi avançons d’un bon pas, portés par l’une de nos conversations.

[Rappelons cependant quelques faits essentiels à la bonne compréhension de la suite de cet épisode: je ne suis pas, mais alors pas du tout, ce qu’on appelle quelqu’un de sportif. La fréquence de mes lubies sportives augmente à mesure que les kilos s’amoncèlent, sans pour autant parvenir à la concrétisation. Je n’ai jamais pris de plaisir à courir, transpirer, m’essouffler, étouffer, mourir. La natation à la rigueur. Mais je n’arriverai pas en haut d’Adam’s Peak à la nage, vous voyez où je veux en venir.]

Le long chemin qui mène au pic est essentiellement constitué de marches, très espacées. Le grand Slovène me sème après une demi-heure. Je pourrais attendre les autres, quelques centaines de mètres derrière, mais quelque chose me pousse à avancer. Quand on voyage, même en solitaire, on a rarement l’occasion d’être seul. De prendre un peu de recul. Alors je continue mon ascension, volontaire pour une sudation sportive, pour une fois. De temps en temps, les marches disparaissent pour laisser place à un grand espace plat salvateur. On peut très bien imaginer en cette après-midi de plus en plus brumeuse, presque fantomatique, les pèlerins s’y arrêter pour quelques minutes de repos ou pour manger l’un de ces triangles épicés.

Adam's peak, Sri Lanka, Elisabeth Debourse
Adam's peak, Sri Lanka, Elisabeth Debourse

Se matérialisent alors sous mes yeux l’effervescence, l’excitation qui peut régner dans ce genre de lieu sacré et pourtant réellement habité par ceux qui le traverse. Des petits vieux voûtés, drapés dans un tissu pâle ou orange, des femmes dans leur sari, dont le rejeton lâche le pan de tissu pour gambader quelques mètres plus loin. Sauf que je suis complètement seule au milieu de ce carrefour montagneux. Autour de moi, un paysage de rocs et d’arbres dévale les escaliers. Et le silence… Si ce n’est cette porte bleue rouille qui se met soudainement à claquer. Je suis plutôt rationnelle, mais Romero aurait tremblé de plaisir rien qu’à l’idée de ce vacarme inattendu. Je presse le pas.

Je souffle, le visage rouge. Les marches sont maintenant de plus en plus hautes et font davantage penser à une échelle inclinée qu’à un escalier. De minuscules rus sillonnent la pierre et l’humidité se mêle à ma transpiration. J’ai chaud, malgré l’air de plus en plus glacé. Une pause, deux secondes. J’ai les jambes qui flageolent, les cuisses douloureuses. Continuer. S’arrêter. Encore un effort. Je m’accroche aux rambardes de fer trempées, m’aide de mes bras pour avancer. Autour de moi, le brouillard est compact et j’ai du mal à voir à plus de quelques mètres. Je n’ai aucune idée de la distance qui me sépare du sommet. Je n’ai plus vu ni Jure, ni les autres depuis un bout de temps. J’ai avancé seule plus de la moitié de la montée, perdue dans mes pensées… principalement tournées vers la douleur qui me vrille les jambes. Plus d’une fois, j’ai envie d’abandonner, persuadée que le petit groupe derrière moi a décidé de ne pas terminer l’ascension. Mais le chemin abrupt fait un coude, pour la dernière fois. Quelques mètres plus haut, le Slovène m’attend, me gratifie d’une bourrade, un rire silencieux sur les lèvres. La vue est inexistante à cause de la brume, le site particulièrement laid et le vent souffle des bourrasques insensées. Pourtant, on se sent comme des aventuriers en haut de l’Everest. Fiers et un peu euphoriques. Bien vivants.

Note: Toute notre équipée est parvenue en haut d’Adam’s Peak.

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Episode 5

Galle, le Pas-de-Calais, Cuba et les connexions (II)

Quatre filles sautent de l’un de ces fameux bus rouges, qui, pour une fois, ne leur a pas fait le coup de la panne. Nous avons quitté Mirissa et ses plages de la côte sud pour Galle. Deux tuk-tuks au tableau de bord décoré de tournesols en plastique nous embarquent pour nous déposer rapidement dans une longue allée pavée. Face à nous se dresse une impressionnante demeure fleurie, dont le toit est bordé de svastikas dextrogyres, symboles de bon augure malgré leur association funeste. À l’entrée, nous sommes accueillies par un vieux bonhomme parcheminé, tout droit sorti d’un conte oriental. L’intérieur est à l’image de notre hôte: historique. Des lambris de bois patinés, de vieilles photos de famille pendues au mur et de hauts plafonds donnent au lieu une touche féérique. Au-dehors, un immense jardin, une promenade luxuriante que surveillent de petits primates accrochés aux arbres, des oiseaux domestiqués et des fleurs gigantesques et colorées. Les petites filles en nous sont en émois: le véritable palais des mille et une nuits est là, matérialisé devant nos yeux.

À quelques minutes de bus de notre refuge, Galle l’invincible n’est pas exactement ce qu’elle parait. Malgré ses remparts du 18e siècle, colossaux gardiens de la ville et de son port, la ville a été dévastée par le tsunami de 2004. Des milliers de personnes y ont trouvé la mort, parce que quelque part à 1 500 kilomètres de là, le sol a tremblé. Aujourd’hui, comme dans tous les lieux du Sri-Lanka que nous avons pu visiter, il ne reste rien de visible de l’évènement tragique, si ce n’est quelques photos dans un album plastifié d’un petit hôtel de la côté est. Les rues de Galle sont animées jour et nuit, comme dans toutes les zones urbaines d’importance du pays. La vie a repris ses droits, vengeresse indifférente. La vieille ville, protégée par des fortifications envahies de végétation mousseuse, est quant à elle bien plus calme. Plus touristique aussi. De nombreuses petites boutiques vendent les mêmes souvenirs “artisanaux” et les vendeurs alpaguent les backpackers dans la rue pour leur faire visiter leur échoppe.

Galle Sri Lanka par Elisabeth Debourse
Galle Sri Lanka par Elisabeth Debourse
Galle Sri Lanka par Elisabeth Debourse
Galle Sri Lanka par Elisabeth Debourse

L’ancienne cité coloniale néerlandaise n’a pour autant rien perdu de son charme… breton. Près d’un phare blanc, un haut mur de pierre, au pied duquel viennent se fracasser des vagues grisâtres. Le terrain est vallonné et verdoyant, étrangement familier. En bas de la butte du cyclope lumineux se dresse une grande mosquée immaculée. Plus loin, dans les rues étroites, le soleil illumine des façades bleues, oranges, jaunes, rouges et parfois même multicolores, graffées avec soin. Les tons chauds dominent cependant et la végétation donne au tout un petit air cubain. Le contraste entre ces deux parties de la vieille ville est saisissant. Mais vous l’aurez maintenant compris: du Nord au Sud et d’Est en Ouest, la larme de l’Inde est sans cesse changeante, comme une pierre aux multiples facettes.

À quelques centaines de mètres du fameux phare, une petite gargote aux murs tapissés de masques sri-lankais. Des coussins chamarrés, des murs aux couleurs chaudes et à l’étage quelques tables. Installées, un détail sur l’antique carte plastifiée attire mon regard: le chef dit avoir exercé en Belgique. Il n’en faudra pas plus pour que le cuisinier quitte son domaine pour venir discuter avec nous. Après deux plats qui figurent parmi les plus délicieux qu’on ait goûté, il vient même s’installer à table. Le jeune chef nous raconte alors son histoire, son idylle avec une belge, deux gamins laissés dans la capitale pluvieuse, le manque et l’amour, son pays. Au cours de notre voyage, nous avons eu l’occasion de discuter avec de nombreux sri-lankais, mais aucun ne s’est ouvert comme lui. Il a quelque chose de touchant, qui me donne envie de rester un peu plus longtemps dans ce petit restaurant de Galle. Suffisamment en tout cas pour qu’il nous invite à rester pour la fête organisée en l’honneur d’un vieil ami. De nouveaux plats arrivent à table, dans lesquels nous piochons par politesse, mais aussi par gourmandise. Les allumettes s’embrasent, des cigarettes s’allument ici et là. Nous ne sommes plus dans un restaurant, mais dans la cuisine d’une famille. Un gigantesque gâteau au beurre trône désormais sur la table, accompagné d’une bouteille d’arrack et de petits verres. Un seul, promis. La soirée se poursuit et ses amis ont l’air surpris de nous voir, mais le cuistot nous présente à tous. Nous finissons par laisser notre ami sri-lankais et filons en tuk-tuk, entassées sur la banquette arrière. Gavées et rigolardes. Devant nous sur la route, les portes d’une camionnette sont ouvertes sur des jeunes, une bouteille à la main. La circulation est intense. La nuit sri-lankaise brille et clignote, éclairée par les néons publicitaires et les vieilles ampoules des quelques échoppes encore ouvertes.

Bientôt, nous partirons pour Colombo, autrement plus citadine et sauvage à la fois. Il n’y aura pas de prochain épisode, la capitale sri-lankaise signe notre retour au pays, la fin de l’aventure. Peut-être est-il temps d’expliquer le titre de cette petite série de missives du Sri-Lanka. Je ne me suis pas fait la révolution, encore moins la guerre, au cours de ce voyage. Il ne s’agissait pas de combattre celle que j’étais et suis toujours lorsque je marche dans les rues de ma ville. Au Sri-Lanka, j’ai fait le tour de moi, me suis inspectée inconsciemment sous toutes les coutures. En cours de route, j’ai retrouvé des petits bouts de moi qui s’étaient cachés dans les plis du quotidien. Mis de côté parce qu’ils ne sont pas indispensables à mon bon fonctionnement dans la société. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne me soient pas nécessaires. Ce fut donc ça, pour moi, le F. Retrouver un peu d’étoffe.

 

Galle Sri Lanka par Elisabeth Debourse
Galle Sri Lanka par Elisabeth Debourse

Une récit d'Elisabeth Debourse

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