Travel Diary : Un cas de conscience

Taxi ?
Oui, mais j’aimerais connaître le prix de la course. Je dois me rendre au terminal des bus.

Je viens de passer la frontière depuis l’Argentine. Cela fait seulement une demie heure que je suis sur le sol paraguayen.

30 000 guaranis, mon ami, 6dollars. Je te l’aurais fait à 50 000 si tu étais accompagné,
mais étant donné que tu es seul, je te fais une réduction.

Je connais le coup de la fausse offre. Je sais aussi que le pouvoir d’achat au Paraguay est très bas et que la somme qu’il me demande est plus élevée que la normale. D’autant plus que je verrai à l’arrivée qu’il n’y avait que deux kilomètres à parcourir. J’accepte, malgré tout, son offre en lui disant que la veille, un taxi nous a fait, à moi et deux amis, tourner en rond pendant 30km alors qu’il n’y avait que 7km à parcourir. J’avais beau lui dire que j’avais découvert sa manigance dès le départ, ce charlatan jouait la carte de l’ignorance. J’aimerais vraiment ne plus connaître une fâcheuse histoire aujourd’hui. C’est curieux mais je n’en veux pas à ce chauffeur argentin pour nous avoir fait tourner en rond. Je m’en veux à moi.

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Plus précisément à l’image que je leur renvoie. Cette image d’européen plein aux as. J’en suis même parano. Ils voient en moi quelqu’un qui n’est pas comme eux. Quelqu’un de différent avec lequel il sera possible de faire son beurre le temps d’une course. C’est un sentiment assez insupportable quand, dans ma démarche, j’essaye qu’ils me considèrent, ni plus, ni moins, comme eux. Car c’est bel et bien le cas !

Il n’y a aucun problème mon ami ! Me répond-t-il.
Je n’ai pas l’intention de te tromper. Tu connais le prix à l’avance.

Très bien !

Je monte. Sur le trajet, je lui demande à combien de guaranis, leur monnaie, équivaut un dollar. J’ai juste eu le temps de me mettre en ordre avec l’immigration et de retirer au hasard une somme d’un distributeur. Il me faut encore du temps pour me faire à cette nouvelle monnaie. Il m’apprend qu’un dollar vaut 5000 guaranis. Et il dit vrai. Sur la route, je lui redemande le prix pour être sûr. Toujours 30 000. Et si monsieur est gentil, 35 000 pour le pourboire ? D’accord lui dis-je. Nous changeons de sujet. Je lui demande ce qu’il pense de son pays. Il me dit que le Paraguay traverse une grave crise économique. La pauvreté est omniprésente et le gouvernement est corrompu. Il ne m’apprend pas grand chose. Ce discours est valable partout dans le monde. Mais je dois admettre que le Paraguay est, en effet, un cas critique. Il m’apprend par la suite que le salaire mensuel moyen par habitant est de 360 dollars.

Dans la discussion, je lui fais part de mon intérêt pour cette nation. Justement parce qu’elle n’est pas attractive. Je suis tout autant séduit par les belles parties d’un lieu que par les mauvaises. Parce que les deux ensembles représentent un tout, une réalité, une authenticité. Dans une optique journalistique, c’est, selon moi, une approche très intéressante. Le chauffeur de 64 ans m’écoute et acquiesce.

Nous arrivons à destination. Je sors 3 billets de 100 000. Il me regarde stoïque et prend les billets. J’en sors un quatrième et lui demande le change pour son pourboire. Il me dit qu’il n’a pas de monnaie et me demande d’être généreux. Je refuse estimant son attitude ingrate et lui offre l’équivalant d’un dollar de pourboire en monnaie argentine qu’il me restait. Je me sens un peu dur avec lui, mais reste ferme. Je lui sers la main en le remerciant pour ce riche moment d’échange. Il me remercie également en étant beaucoup moins loquace qu’au début.

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J’arrive au terminal et demande un billet pour Asunción, la capitale. Le prix du billet est de 60 000 guaranis, le double pour 400 km au lieu de deux. Soit, je savais que son prix était élevé mais je me dis qu’il méritait cette somme. Son service était bon et j’ai estimé que le riche moment passé avec lui en valait la peine. Je dépose 6 autres billets sur le comptoir. Le guichetier m’arrête instantanément.

Seulement un seul mon ami ! Ce sont des billets de 100 000 que vous me donnez.
Vous étiez prêt à payer 120 dollars. Je ne voudrais pas profiter de vous. Faites très attention dorénavant.

Tout se mélange à cet instant dans ma tête. Je comprends que je viens de faire sa journée à ce chauffeur. Je viens de lui payer la course 60 dollars, 300 000 guaranis au lieu de 6. Ma distraction m’aura fait perdre 54 dollars. Je suis en colère contre moi-même. Je prends mon bus crispé et refais tout le scénario dans ma tête. Je me rappelle avoir dit à cet homme que j’étais dans son pays depuis seulement 30 minutes, qu’il fallait que je m’habitue à leur monnaie dont les valeurs atteignent de grandes sommes et que j’étais, en plus, craintif de l’arnaque à cause de cet événement survenu la veille avec un autre chauffeur. Je me revois sortir ces 300 000 guaranis confondus avec 30 000. Remarquez que je n’inclus délibérément pas les points entre les zéros, car ils n’y figurent pas non plus sur les billets. Ce qui a accentué ma confusion, Je m’en veux terriblement. Non pas pour ma distraction, ni pour avoir perdu stupidement cet argent, ni même pour mon entière culpabilité dans cette histoire. Non. C’est bien pire que ça. Je m’en veux pour avoir involontairement perverti un homme. Il n’était pas malintentionné. Son prix de départ, bien que surélevé, était fixe et je l’ai accepté. Il comptait seulement sur un petit pourboire qu’il m’avait suggéré durant le trajet. Mais quand j’ai sorti ces 3 billets de 100 000 sous ses yeux, j’ai transformé cet homme bon jusqu’alors avec moi. J’ai attisé en lui un péché somnolant. Celui de l’avarice. L’appât du gain motivé par une cupidité, jadis, endormie s’est réveillée et l’a rendu mauvais. Tout cela à cause de ma naïve distraction.

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Je le revois me demander ce 4ème billet de 100 000 que je pensais valoir 2 dollars, mais qui en valait en réalité 20. Il était à ce moment-là tellement hypnotisé par l’argent qu’il était prêt à me soutirer 20 dollars de plus. C’est ici que mon cas de conscience me ronge. C’est ma dureté, mon refus lorsqu’il m’a demandé d’être généreux en lui laissant ce 4ème billet qui m’aura fait économiser 20 dollars. Alors que ma bonté me les aurait fait perdre. Où est la justice morale dans ce cas ?

Mais mon état d’âme ne s’arrête pas là. Je me sens encore plus meurtri quand je pense à son éventuel cas de conscience. S’en veut-il, lui aussi, d’avoir cédé au vice, à la tentation aveuglante de l’argent au détriment d’un ignorant distrait ? Le fait de ne pas savoir, de n’avoir aucune chance de le revoir me ronge d’autant plus. Qu’a-t-il pensé au moment de me serrer la main ? Peut-il se regarder dans la glace avec, dans la main, cet argent qu’il n’a pas mérité ? J’espère de tout cœur que oui. Je ne pense pas être miséricordieux. Si tel était le cas, je lui aurais donné ce 4ème billet. Cependant, je lui souhaite la quiétude de l’âme, l’ataraxie. Je devrais juste m’en vouloir d’avoir perdu une somme importante et relativiser en me disant que des drames bien plus affreux se produisent à l’instant où j’écris ces lignes dans le monde. Mais cette remise en question des principes de bienfaits et méfaits de la bonté et son contraire me taraude l’esprit.

Mon manque d’attention, tellement insignifiante a des conséquences disproportionnées. Je rêverais de revoir cet homme, qu’il me remette en main 270 000 guaranis uniquement pour les lui redonner, cette fois-ci, en toute générosité et non plus par distraction et tout le mal qui s’en suit. 60 dollars est une somme dérisoire pour apaiser une, voire, deux âmes. Mais cela est une sotte envie qui ne risque, hélas, pas de s’accomplir. Alors, pour me défaire de ces démons, j’aime à penser ce qu’il aura fait de cette somme gagnée en 10 minutes. Peut-être a-t-il invité sa famille au restaurant ? Ou bien, peut-être a-t-il rappelé son amour pour sa femme en lui offrant un collier ? Il se pourrait aussi qu’il ait offert des tournées toute la nuit à ses amis. Peut-être les a-t-il dépensés d’une triste manière. Ou même d’une manière ni triste, ni joyeuse. De manière insignifiante, tout comme mon geste. Très sincèrement.

Je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place. Peut-être les aurais-je aussi gardés. Si tel était le cas, je pense que je les aurais dépensés uniquement pour moi, de manière égoïste, oui. Car j’aurais beaucoup trop souffert à l’idée de rendre complice mes proches dans mon péché. Je crois même que j’en voudrais beaucoup à cet idiot de tête en l’air, ce stupide gringo, pour m’avoir troublé l’esprit. Mais il faut maintenant aller de l’avant. J’espère que cet homme n’aura pas passé tout le temps que j’ai passé pour un bête cas de conscience. J’espère aussi qu’il ne lira jamais cet écrit.

Et vous, ce genre de mésaventures vous est-il déjà arrivé ?

Ian Depauw

Ian Depauw

Si vous me demandez ma profession je vous répondrai universaliste. Rechercher ce qui nous unit dans nos différences est la raison pour laquelle je me laisse guider par le vent partout sur la Terre. J'aime donner une image sans cesse différente de l'humanisme au travers la rencontre de l'autre. Un écrit, une image, une voix sont des supports que j'utilise dans un seul but : que votre cœur batte. La planète est riche, le journaliste a comme fonction de la faire refléter sous l'angle qu'il a choisi.
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