Brève de voyage : Une demi-heure particulière

Voilà une anecdote surprenante. Nous sommes le 01 décembre 2015 à Philadelphie aux Etats-Unis. Plus précisément au terminal des bus. J’attends le mien pour New York. Il est midi. Dehors, il fait gris et il pleut. Je mets mes notes en ordre sur ma tablette. Soudain, un homme vient me saluer en me prenant la main. Surpris, je lève la tête pour regarder mon interlocuteur que je n’avais pas vu venir. Je le salue à mon tour. Il s’assoit à côté de moi.

Je t’ai vu de loin mon ami. Tu m’as semblé quelqu’un de bien. J’ai donc décidé de venir te parler.” Je le remercie sincèrement pour l’intérêt qu’il a à mon égard. Je l’observe attentivement. Il est vêtu d’un pull noir à capuche, j’apprendrai plus tard qu’il était trempé et d’un jeans trop grand pour lui qui semble être vieux de plusieurs années. Sur sa main, j’aperçois un tatouage qui évoque le crâne d’un taureau. À le regarder, je lui donne une trentaine d’années. Naturellement, un tas de questions me viennent à l’esprit.

  • Comment tu t’appelles?
  • Quoi tu ne me connais pas ? Prenant un ton amusé. Je suis Isaac, le seul, l’unique. Tu te moques de moi là, je suis sûr que tu as déjà entendu parler de moi. Poursuit-il en riant.
  • Jamais, crois-moi. Lui dis-je avec la même légèreté.
  • Et toi ?
  • Ian. Enchanté.

Nous nous serrons la main à nouveau. 

  • Que fais-tu ?
  • Je suis sans travail, ni logement. Je n’ai pas de manteau, je dors dans la rue. La vie ne me fait pas de cadeau.
  • Et où vas-tu?
  • Je vais à Virginia Beach. On dit qu’il fait beau là-bas. J’espère que c’est vrai. J’y vais pour trouver du travail. J’ai besoin de travailler.

Je l’écoute attentivement. Cependant, je ne peux m’empêcher de lui poser la question :

  • Réponds-moi sincèrement, pourquoi es-tu venu me voir ?
  • Je ne sais pas mon ami. Je t’ai vu et j’ai senti des bonnes vibrations sortir de toi. J’ai voulu te parler.

Va-t-il vraiment en Virginie ? Est-il vraiment venu me parler pour les raisons qu’il m’a données ? Je me force à ne rien spéculer sur ses intentions et à ne prendre en considération que ce qu’il me dit. Je me jure également que tout ce que je lui dirai sera vrai. Pas d’excuses pour partir, pas de mensonges, pas d’échappatoire. Je ne sais pas exactement pourquoi mais si tout ce qu’il me dit est vrai, je tiens à contribuer à faire de cet échange quelque chose de pur. J’ai pourtant des préjugés incontrôlables. Je range ma tablette dans mon sac, je m’assure qu’il ne mette rien dans ma poche, je regarde où vont ses mains et son regard. Je suis gêné de ressentir cette suspicion et je me bats intérieurement pour la faire partir. Je prends le risque de lui faire confiance et de lui montrer.

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Pendant la conversation, il salue une femme qui passe à côté de nous. “Mademoiselle, vous êtes très jolie. Vous voulez passer du temps avec moi ?” Il n’obtient bien entendu aucune réponse de cette approche un peu grossière, ni même un regard. Je me sens gêné pour elle et culpabilise même d’être à ses côtés sur le moment. Je lui dis en prenant un air décontracté que séduire une dame, c’est quelque chose de très difficile qui demande du tact et de la tenue. Il sourit et poursuit. Il me dit que ça fait un moment qu’il ne s’est pas brossé les dents et qu’il aimerait pouvoir se les laver. Je lui dis que, à défaut de lui prêter ma brosse à dents, je peux lui donner du dentifrice. Il me dit qu’il n’a pas d’argent pour s’en payer une.

  • Tu veux que je t’aide à la payer ?
  • Tu ferais ça pour moi ?
  • Bien sûr.
  • Je sors trois dollars de mon portefeuille et lui tends.
  • Merci mon frère. Tu peux être sûr que je ne les dépenserai pas pour quelque chose de mal.
  • Ces trois dollars ne m’appartiennent plus. Ils sont à toi dorénavant. Tu es libre d’en faire ce que bon te semble.

Il se lève et s’en va en me remerciant encore. De nouveau seul, je ressors ma tablette pour continuer à trier mes notes. Je me dis que je ne le reverrai plus. Cinq minutes plus tard, il revient avec un coca cola à la main et se rassoit à côté de moi. Je range de nouveau ma tablette non plus par crainte mais cette fois-ci pour lui accorder mon entière attention. Je suis heureux qu’il revienne. En aucun cas, il ne me dérange. J’ai d’ailleurs quelque chose à lui demander.

  • J’écris un blog qui relate mes histoires de voyage. J’aimerais t’inclure dans mon récit. Serais-tu d’accord que je parle de toi et te prenne en photo ?
  • Tu veux parler de moi ? Vraiment ?
  • Oui.
  • Je lui montre en même temps mon blog.
  • Waw. J’adore tes photos. C’est magnifique. Tu penses vraiment publier un article sur moi au milieu de toutes ces belles photos ?
  • Tout à fait. Je te parle sérieusement.
  • Mais bien sûr ! Oui avec plaisir mon frère. Ça me touche énormément.

Sans que je ne lui demande quoi que ce soit, il s’assoit en face de moi pour que je le prenne en photo. À peine la photo dans la boîte qu’il se rue sur moi pour la regarder. Il se trouve laid et pas présentable. Je lui dis que je le trouve très bien. Il me remercie. Une autre femme passe à côté de nous. Il recommence sa flagornerie maladroite. Cette femme-là non plus ne dit rien. J’en fais de même.

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Soudain, quelque chose se passe. Il commence à me parler de ses croyances, de son existence, de son parcours et de sa vision des choses. En parlant, il s’approche de moi. Son visage ne doit être qu’à cinq centimètres du mien. Il me parle avec passion et agitation. Je ne bouge pas d’un poil. Au cours de ces paroles frénétiques, je me perds dans son regard. Ses yeux sont noirs comme le néant. Une profondeur abyssale y règne. Je n’écoute plus qu’à demi-mot ce qu’il me dit tant je suis hypnotisé par ses yeux. Je perds la notion du temps et de l’espace. Je ressens en lui un ascétisme non plus seulement physique mais également spirituel. Il me le transfère.

Il termine son discours me laissant tout désorienté. Je n’ai rien à lui commenter tellement je suis ailleurs, perdu dans ses yeux. Pour éviter qu’un ange ne passe, je lui demande son âge et d’où il vient. Il n’a pas 30 ans, mais 39. Sa mère est d’origine dominicaine et son père est portoricain. Je lui demande par la suite s’il parle espagnol. Il me dit que oui. Je lui dis que cela peut beaucoup l’aider pour trouver du travail et qu’il ne doit pas hésiter à mettre cet atout en avant. Je lui demande également combien de temps de trajet a-t-il jusqu’à Virginia Beach. Il sort son billet. Il ne m’a pas menti. Il part bel bien en Virginie ce soir. Il s’absente aux toilettes. Je l’entends tousser et cracher ses tripes pendant cinq minutes. Il revient près de moi.

  • Isaac, es-tu en bonne santé ?
  • Oui, je me sens en bonne santé.

Je pense un instant à lui conseiller d’aller voir un médecin pour s’en assurer mais me ravise vite de commettre cette condescendance. Je me souviens de mon souhait de croire ce qu’il me dit. Je me rappelle aussi qu’obtenir des soins aux Etats-Unis n’est pas une mince affaire. Ce conseil, bien que bienveillant, serait malvenu. Comme pour ses maladresses envers les femmes qui ne sont, au final, que des peccadilles (il n’est pas malintentionné, il me l’a prouvé). Je décide de me taire. C’est l’heure de prendre mon bus. Je me contente juste de lui souhaiter le meilleur dans le futur.

  • Au revoir Isaac.
  • Au revoir Ian.

Il se souvient de mon prénom.

Ce soir j’irai à Virginia Beach. On dit qu’il fait beau là-bas. J’espère que c’est vrai.

Moi aussi, je l’espère.

Ian Depauw

Ian Depauw

Si vous me demandez ma profession je vous répondrai universaliste. Rechercher ce qui nous unit dans nos différences est la raison pour laquelle je me laisse guider par le vent partout sur la Terre. J'aime donner une image sans cesse différente de l'humanisme au travers la rencontre de l'autre. Un écrit, une image, une voix sont des supports que j'utilise dans un seul but : que votre cœur batte. La planète est riche, le journaliste a comme fonction de la faire refléter sous l'angle qu'il a choisi.
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