Travel Diary : Le goût de vivre

Il arrive des moments dans votre vie où vous vous sentez plus que jamais vulnérables. Des moments où votre seule préoccupation est réduite à votre instinct le plus basique : la survie. Ce sentiment où l’on sent un danger qui plane au-dessus de la tête telle une épée de Damoclès prête à vous faire passer dans l’au-delà. Peut-être avez-vous déjà ressenti cela. Ne serait-ce qu’un très court instant. En ce qui me concerne, c’est la deuxième fois que je ressens cette vulnérabilité extrême lors de mon voyage. La première fois, c’était au Honduras dans l’océan (voir l’article que j’ai écrit à ce sujet), cette fois-ci, ce fût au Mexique dans les montagnes.

Nous sommes, mes compagnons de route et moi, au pied de la cascade de Basaseachi dans le nord du Mexique dans l’État de Chihuahua. Cette impressionnante chute d’eau de 246 mètres offre un des plus beaux spectacles naturels qu’il m’ait été donné de voir. L’eau est blanche et écarlate durant la chute et devient ocre quand elle atterrit dans le bassin naturel tout en bas. Un arc-en-ciel dû à la réfraction de l’eau par les rayons du soleil vient embellir ce splendide tableau. Pour arriver au bas de cette cascade, il a fallu descendre un chemin zigzaguant sur le côté adjacent de la montagne. Nous restons là une heure à profiter de cette merveille naturelle avant d’entamer l’ascension pour revenir aux voitures garées en haut de la cascade.

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Nous commençons la remontée tous ensemble, mais très vite, en fonction du rythme de chacun, de plus petits groupes se forment. Certains sont à deux, d’autres sont seuls. Je fais partie des personnes seules. Le chemin en zigzag me fatigue et, rapidement, je décide de monter en ligne droite, c’est à dire perpendiculairement au chemin. C’est plus abrupt, mais plus rapide et mon corps a l’air de suivre le bon train que je lui inflige. J’arrive presqu’en haut. Je me vois déjà m’allonger sous un arbre en attendant patiemment le groupe arriver au compte-goutte. Mais la loi de Murphy en a décidé autrement.

Dans ma montée, je ne reconnais pas le chemin emprunté pour descendre. Mais j’aperçois malgré tout le sommet. Je continue d’avancer en me rendant compte petit à petit que la pente est de plus en plus inclinée. Je commence à avoir soif et n’ai pas d’eau sur moi. Je garde mes esprits malgré tout et poursuis en me concentrant au maximum. L’idée est de garder la tête froide, même sous ces 40 degrés. Je me dis que si je peux voir le sommet, je ne dois pas être bien loin du chemin. Je monte encore et encore. L’inclinaison doit approcher les 65-70 degrés. En grimpant sur un rocher, une pierre tombe dans le vide et j’entends le bruit de sa chute se prolonger durant d’interminables secondes. Je commence à prendre conscience que je ne suis pas du tout près du chemin.

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Mille et une pensées me traversent l’esprit. Où suis-je ? Comment ai-je pu me perdre ? Que faire ? Je n’ai ni eau pour étancher ma soif, ni téléphone pour contacter mes amis. Je lève la tête et m’aperçois qu’il ne reste qu’une vingtaine de mètres à gravir pour être sain et sauf. J’escalade encore la roche de quelques mètres jusqu’à ce que je me retrouve dans une situation très critique : je suis debout, le dos contre la falaise et le vide en face de moi. Les émotions commencent à m’envahir.

Je ressens tout d’abord une profonde admiration face à la magnificence de la nature. En face de moi s’érigent de hautes montagnes orangées sur lesquelles repose une luxuriante forêt d’un vert émeraude illuminée par le soleil radiant, le tout sous un ciel bleu électrique. Des rapaces planant lentement dans le vide me procurent le vertige. Ils me rendent compte des dimensions dantesques de l’espace, et le silence de cette scène arrive à me glacer les veines, même dans cette fournaise. Ce silence qui en dit long me fait prendre conscience que je suis livré à moi-même face aux lois de la nature.

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Je considère la situation : je suis déshydraté, mes chaussures ont des semelles lisses, donc glissantes, et mes jambes tremblent de fatigue, mais également de peur. Personne n’est au courant d’où je suis. Cependant, il ne me reste que 20 mètres pour être sorti d’affaire. Je viens de remonter plus de dix fois cette distance. 20 mètres, ce n’est rien du tout. J’aperçois, en outre, une prise accessible pour continuer mon ascension. Un oiseau passe à quelques dizaines de mètres de moi. Il doit se demander comment une telle créature a bien pu se retrouver dos à cette falaise vertigineuse, à 2000 mètres d’altitude. Toujours face au vide, je commence à développer une réflexion.

Pourquoi ai-je envie d’accomplir ces 20 derniers mètres ? Pour me sentir en sécurité ? Non. Parce que l’être humain est mégalomane. Influencé par la société qui nous vend depuis notre enfance la recette du super héros, je cherche à me surpasser, à être Superman. Ma fonction culturelle, celle d’être un surhomme, m’a poussé à quitter le groupe et à gravir cette montagne par folie des grandeurs. Ce conditionnement culturel a pris le dessus sur mon instinct naturel, celui de survivre. Je m’obstine à vouloir venir à bout de ce pic, car je suis orgueilleux. Je souhaite défier la nature au péril de ma vie. Je me rends compte que je suis prêt à prendre des risques incommensurables pour avoir le sentiment d’avoir vaincu la nature. C’est d’une absurdité sans pareil. Pourquoi l’homme cherche-t-il à dompter ce qui l’a créé ? Je ne me sens pas en accord avec cela et décide de m’émanciper de l’idée d’être un super héros. Il ne me reste que 20 mètres. Le chemin que j’aperçois est praticable. Je sais que je peux le faire. Mais je décide, malgré tout, de mettre ma fierté au placard. Je tire une croix sur le chemin de la folie pour revenir sur le chemin de la raison tant qu’il est temps.

Ma décision est prise. Je redescends. En revenant sur mes pas, un autre stress m’envahit. Je crains que mes amis ne commencent à hurler après moi. C’est drôle, je me sens honteux de m’être mis dans cette situation. Tellement honteux que s’ils venaient à m’appeler, je serais comme paralysé de la voix. Je ne me sens donc pas plus rassuré. Une voix sardonique hante mon esprit : “Ian, tu as quinze minutes pour retrouver le chemin avant que ton groupe ne commence à crier ton prénom. Ne traine pas, mais surtout, ne perds pas les pédales hahaha.” Je m’arrête une seconde et mets ce délire sur le dos du soleil qui m’assomme physiquement, mais aussi psychologiquement. Cette chaleur étouffante et ce silence glacial me déstabilisent complètement. C’est très curieux, je me sens, d’un côté, seul au monde, et en même temps, je ressens une présence. J’ai l’impression que l’âme de la nature m’accompagne. Cette idée m’aide à canaliser mes mauvaises pensées et me force à rester concentré au maximum. Ceux qui ont l’habitude de faire de la randonnée savent qu’une descente abrupte est plus dangereuse qu’une montée. Il s’agit de continuer à se focaliser sur mon parcours et rien d’autre.

Le goût de vivre

Petit à petit, la pente s’adoucit de nouveau et bientôt je retrouve le chemin. Je comprends la raison pour laquelle je me suis égaré. À un certain endroit, le chemin cesse de zigzaguer pour continuer dans la même direction. Je l’ai donc traversé sans m’imaginer que je ne retrouverai pas de croisement plus haut. Mon dynamisme, ma précipitation et ma vitalité de tout à l’heure m’auront empêché de considérer suffisamment le chemin. J’arrive en haut de la cascade. Tout le monde n’est pas encore arrivé. En fait, il n’y en a qu’un seul qui attend. Jesus, mon sauveur ! (C’est son vrai prénom). Il me donne ce que je voulais depuis si longtemps : de l’eau ! Trois du groupe sont partis et trois autres sont encore en train de monter. J’explique mon histoire à Jesus puis je lui dis que je vais l’attendre près de la voiture.

Je m’allonge enfin sous l’arbre que j’avais voulu depuis le début avec un soupir de soulagement infini. Je suis en vie sur la terre ferme et je me rends compte à quel point les choses les plus simples sont celles qui procurent le plus de bien : s’hydrater, s’allonger, se sentir en vie. Je fais le point dans ma tête et prends conscience que pendant 15 minutes, ma vie n’a tenu qu’à un fil. D’un côté du fil, la raison, de l’autre la pulsion. C’est très paradoxal. Normalement, les animaux restent en vie en suivant leurs pulsions. Pour mon cas, c’est le contraire. Peut-être que mes pulsions sont faussées de par mon conditionnement sociétal qui veut aujourd’hui que l’être humain se surpasse par-delà les montagnes, les mers et l’espace. Toujours plus loin. Toujours plus haut. Toujours plus fort. C’est un slogan que l’on voit beaucoup de nos jours.

Lorsque j’ai décidé de redescendre, un goût amer de frustration m’a envahi un instant l’esprit. Je me suis dit que la nature m’avait vaincu. C’est faux. Là où je suis stupide et où, de manière générale, l’Homme est stupide, c’est de croire qu’il y avait un match entre la nature et moi. Il n’y a ni vainqueur, ni perdant. Il y a seulement des lois qui régissent l’Univers. Libre à moi de les défier ou de les respecter. J’ai choisi de respecter la nature et de mesurer ma petitesse face à elle. Je ne suis rien vis-à-vis d’elle. Pis encore, elle n’en a que faire de ma réflexion et de mes choix. Aujourd’hui je suis plus heureux que jamais d’avoir mis ma virilité de côté. Il eut été égoïste de ma part de tenter cette ascension sachant qu’il y a des gens qui tiennent à moi. J’ai également pensé à eux et cela a influencé ma décision. Peut-être aurais-je réussi à gravir ces 20 derniers mètres. Peut-être pas. Mais au moins, je suis vivant aujourd’hui pour en parler et c’est le plus important.

Je ne considère pas cette histoire comme une simple prise de risques punissable. Il y a du bon dans cette aventure. Si j’avais une leçon à en tirer, ce serait de se sentir fier d’être vulnérable. La vulnérabilité est trop souvent considérée comme une honte dans notre société qui fonctionne sur le principe du prestige et du meilleur. Ma faiblesse, ma vulnérabilité et le fait de l’assumer m’ont permis de rester en vie. J’ai choisi le goût de vivre.

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Face à la lumière, la vie, laissant l’obscurité derrière moi

Ian Depauw

Ian Depauw

Si vous me demandez ma profession je vous répondrai universaliste. Rechercher ce qui nous unit dans nos différences est la raison pour laquelle je me laisse guider par le vent partout sur la Terre. J'aime donner une image sans cesse différente de l'humanisme au travers la rencontre de l'autre. Un écrit, une image, une voix sont des supports que j'utilise dans un seul but : que votre cœur batte. La planète est riche, le journaliste a comme fonction de la faire refléter sous l'angle qu'il a choisi.
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